samedi 25 février 2017

Art poétique

"Entre les mains pas si gentilles de Dan Fante, la poésie tient plus de la chirurgie ou de la salle de musculation que de la peinture ou de la musique"
Joyce Fante, préface à De l'alcool dur et du génie

Enfin! Celui-là, ça faisait un bout de temps qu'on le cherchait. Un bouquiniste, à Rouen, et pour moins cher qu'un quotidien social-libéral. On est content, en plus, parce que pour l'instant, on a surtout testé la première partie du programme, à vrai dire.

Un peu tard dans la saison dans L'Huma



mardi 21 février 2017

L'hypothèse cap-verdienne, 2

Rubrique allez vous faire foutre, moi je vais me casser au Cap Vert. (2)
Vous vous souvenez dans vos manuels, les gens, du 9 février 1934? Après la tentative de poutche des nationalistes le 6, deux cortèges défilent en masse pour protester contre le fascisme. Il y a la SFIO et le PC. Sans que les appareils aient trop vu venir le truc, les deux manifs fusionnent fraternellement. Deux ans après c'est le Front Populaire. Maintenant, on a Mélenchon et Hamon . Voilà.
"Não sou nada.
Nunca serei nada.
Não posso querer ser nada.
À parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo."

L'hypothèse cap-verdienne, 1

La gauche court au suicide, donc, alors qu'elle avait sa chance. 
Au même moment, je m'aperçois que la capitale du Cap-Vert s'appelle Plage. 
Et qu'en plus, on y parle portugais.
Alors vous savez quoi? Allez vous faire foutre.

dimanche 19 février 2017

Rob Roberge

Il ne sort que le 23 février mais guettez-le. Les amateurs du genre se souviendront de sa série noire et de deux titres chez 13 ème note. Là, on est dans quelque chose de très grand, vraiment. Une autobiographie à l'os, fragmentée comme on parle de fragments dans une grenade à fragmentation. On progresse par dates, en moments aussi désordonnés que la vie de l'auteur. On progresse, c'est une manière de parler, on assiste surtout au long calvaire d'un homme né dans les sixties et qui sans complaisance raconte tout sur le sexe, la drogue, la famille, le rock, l'écriture, la peur panique de la solitude et la folie qui rôde. On n'avait pas lu un tel exercice de sincérité depuis un Calaferte ou un Fred Exley.

(C'est vrai que c'est le premier qui fait un mal de chien. Après, on s'en remet. On regretterait presque de s'en remettre, d'ailleurs.)

#henrimichaux2017

"La mer résout toutes les difficultés."
Henri Michaux, Ecuador

vendredi 17 février 2017

A demain, camarade!


A demain, camarade…

Guy Béziade  était un camarade de la cellule Saint-Maurice, à Lille. Il était né en 1925 et il aurait eu 93 ans en octobre prochain. Quand un communiste atteint cet âge-là, il y a de fortes chances pour qu’il ait été résistant. C’était le cas de Guy Béziade, commandant FTPF. Quand des historiens bourgeois venaient nous expliquer, à nous les communistes, comme c’est la mode depuis quelques années, que le communisme et le fascisme, c’est la même chose, qu’il est possible de mettre un signe égal entre stalinisme et nazisme, je ne pouvais m’empêcher de penser à Guy. Je n’avais pas besoin de manuel d’histoire ou de relire Les Communistes d’Aragon. Non, Guy était là, avec son sourire et ses yeux malicieux où il y avait cette gaieté qui appartient seulement à ceux qui ont connu et vu beaucoup de souffrances, de luttes mais savent que seul l’optimisme est révolutionnaire. Guy était la preuve vivante que les communistes et les fascistes, ce n’est pas la même chose, que les communistes de la génération de Guy, pendant les années noires, étaient ceux qu’on fusillait et qu’on déportait tandis que ceux d’en face étaient de l’autre côté de la matraque, du peloton d’exécution, de la barricade. Qu’entre les fascistes et nous, il y a du sang. Et que quand un fasciste meurt à l’âge de Guy, on va éviter chez ses amis de trop s’attarder sur ce qu’il faisait entre 39 et 44.
Ce sont de vieilles histoires ? Peut-être, ou alors peut-être pas. Il existe aujourd’hui en France et particulièrement dans notre région un parti d’extrême-droite qui, paraît-il, a changé. Je ne sais pas. Je sais juste que lorsqu’on regardait la composition du bureau politique de ce parti-là il y a encore quinze ans, on trouvait la fine fleur de la Collaboration. Chez nous, on n’a pas besoin de cacher ou d’oublier ce qu’ont fait nos camarades de l’âge de Guy. Au contraire, on peut en être fier.
Guy était bien entendu convaincu que tout cela n’était pas de vieilles histoires, lui. La preuve, il est allé jusqu’au bout à la rencontre de la jeunesse dans les écoles et ailleurs. Pas en donneur de leçons. Le catéchisme, même rouge, ce n’était pas le genre de la maison. Non, juste pour leur dire, aux jeunes, qu’il fallait faire attention, que si l’histoire ne se répétait jamais de la même manière, il y a néanmoins toujours à l’œuvre des gens pour qui la liberté, l’égalité et la fraternité sont des leurres, ou alors des sports qu’on ne devrait pratiquer qu’entre gens du même monde, qu’une société se doit d’être hiérarchisée avec ceux qui commandent et ceux qui obéissent.
Je n’ai pas l’intention de raconter ici la vie de Guy, son héroïsme discret que d’autres ont mieux connu que moi dans la Résistance, les luttes syndicales avec la CGT, les combats anticolonialistes, bref, tout ce qui fait que nous n’avons pas aujourd’hui, grâce à des camarades comme lui, de raison de baisser les yeux quand on parle du communisme, quand on nous appelle communistes. Bien au contraire.
Avec Guy (à droite) et Pierre-André Charret, tous les deux résistants FTP
Il va me manquer comme il va manquer à la cellule Saint-Maurice parce que nous ne passerons plus chez lui pour lui remettre sa carte ou l’emmener comme chaque 8 mai pour honorer, au carré des fusillés, la mémoire des camarades tombés à Lille pendant l’Occupation. C’est à une de ces occasions, en 2014, je m’en souviens très bien, qu’il m’a glissé à l’oreille alors que les gerbes étaient déposées : « Si les copains se réveillaient aujourd'hui, ils verraient qu'il y a encore du boulot. »  
Alors, maintenant, passe-leur le bonjour et dis-leur bien qu’on va essayer de faire de notre mieux.
A demain, camarade.
(Paru dans Liberté Hebdo, le petit canard rouge du Nord, le 17 février)

jeudi 16 février 2017

Une place autrement considérable




C'est tout de même la nouvelle la plus émouvante et la plus importante, au bout du compte, que ce passage fugitif de Proust dans un film de 1904, de quelques dizaines de secondes, miraculeusement retrouvé.
"...comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes — entre lesquelles tant de jours sont venus se placer — dans le Temps."
Marcel Proust, Le Temps retrouvé
Envie, du coup, de se replonger au hasard ("Bonheur de Proust, on ne saute jamais les mêmes passages" écrivait Barthes) pour quelques heures, quelques semaines ou quelques années, dans la Recherche;  par exemple dans la belle édition "Van Dongen" en trois volumes, parue chez Gallimard en 1947. 
Ces illustrations furent aussi d'ailleurs en partie celles des couvertures de l'ancienne édition Folio dans laquelle nous avons lu Proust la première fois, et qui ont fait que la Recherche est définitivement pour nous associée aux couleurs tendres,  à la science de la lumière et aux femmes fleurs du peintre qui fut sans doute un des derniers peintres heureux, comme l'est ce dandy gris perle et noir (Morand) en ce jour de 1904, qui porte déjà en lui son grand-oeuvre et le pressent au milieu de la foule aristocratique, seul, concentré, léger.

Un peu tard dans la saison dans Témoignage Chrétien et Addict Culture




lundi 13 février 2017

Patrick Besson revient en Grèce

Cap Kalafatis (Grasset), une tragédie all inclusive


 Cap Kalafatis de Patrick Besson est une histoire cruelle et émouvante. C’est d’ailleurs  ce qui caractérise l’oeuvre de Besson et la rend si singulière: la façon dont chez lui la cruauté du monde se transforme en émotion, à la fin. Mais comme cela arrive à la fin, justement,  que les lecteurs ou les critiques sont paresseux et vont rarement jusqu’au bout des romans, on a fait à Besson la réputation d’un cynique au coeur froid. Cela l’arrange sans doute. On n’est jamais autant à l’abri des autres que dans la fausse image qu’ils ont de vous.
En même temps, pour ne pas aller au bout de Cap Kalafatis, il faut le chercher. Le livre fait cent vingt pages, il est essentiellement dialogué et il vous fait sans cesse changer de registre comme les jolies filles changent de tenue cinq fois en une heure avant de sortir. 
L’histoire de Cap Kalafatis est aussi simple que la lumière des Cyclades qui vont servir de décor à cette tragédie grecque dont les héros ne sont plus des dieux mais des touristes français pendant les vacances de Pâques 1991. Autre caractéristique de Besson, notamment dans ces derniers romans,  (Ne mets pas de glace sur un coeur vide) un certain génie à faire du vingtième siècle finissant une période aussi lointaine que l’Antiquité. En 1991, par exemple,  on pouvait  confondre sur une plage de Mykonos un jeune homme qui faisait  Sciences-Po avec un hippie : « En 1991, il y a encore des hippies mais ce sont les derniers. Le plus beau slogan du monde –Peace and love- a disparu remplacé partout par celui de la Guerre des étoiles : May the force be with you. »
Le jeune homme en question s’appelle Nicolas. Il a le tort de trouver une fille très jolie sur la plage. Elle s’appelle Barbara, elle a son âge et elle est française, comme lui, c’est à dire qu’elle a le sens de la formule. Le problème avec les Français semble nous dire Besson depuis qu’il a écrit son premier roman à 17 ans dans les années 70, c’est qu’ils ont trop d’esprit : ils peuvent déclencher une guerre pour un bon mot. Comme Barbara bronze seins nus, -et les seins nus sur les plages ont aussi complètement disparu depuis 1991, nous fait remarquer l’auteur-, l’envoutement de Nicolas est total. C’est sans doute pour cela qu’il accepte l’invitation de José, le compagnon de Barbara, beaucoup plus âgé, qui a fait assez d’argent dans le commerce des fringues pour se consacrer exclusivement à la planche à voile, à la lecture d’Albert Cohen et à Barbara. José laisse Nicolas et Barbara coucher ensemble dans un des petits bungalows all inclusive de l’hôtel. Cela pourrait être sordide, mais ça ne l’est pas car ça se passe en Grèce et qu’en Grèce, toutes les histoires finissent par ressembler à des mythes : « La chambre bleue, le ciel blanc. Le bruit sincère de la mer. La mer ne ment pas. Il se souvient de tout. Ce sera peut-être même un jour son seul souvenir, conservé dans l’alcool émouvant de son cerveau mourant. Le paradis existe, c’est un lit. Quand on a vingt-trois ans et la fille aussi. L’éternité dure un millième de seconde, ça devrait pouvoir être mathématiquement prouvé. »
Le lecteur croit savoir où Besson l’emmène. Plan à trois, homosexualité par procuration, voire crime à l’assurance-vie, à la façon d’une nouvelle noire de James M.Cain. Evidemment, il n’en sera rien. La raison des ces jeux de l’amour et du hasard, sur fond de Mer Egée sera à la fois plus banale et plus tragique. On ne la révèlera pas, parce que tout lecteur devrait ressembler à Nicolas qui revient vingt cinq ans après sur les lieux où s’est faite malgré lui son éducation sentimentale : « Nicolas se sent coupable de tout alors que c’est lui l’innocent. »

Jérôme Leroy

Cap Kalafatis de Patrick Besson (Grasset)
paru sur Causeur.fr

Jugan en Folio

Il est tout beau, on trouve. En librairie dès le 16 février!

samedi 11 février 2017

Aux jeunes filles de la société future.

De l'art de la dédicace qui énerve un peu de ne pas l'avoir trouvée avant.

vendredi 10 février 2017

Quitter Vierzon

Dans un demi-sommeil, lors d'un arrêt anormalement long en gare de Vierzon, le voyageur à bord du train désert se demanda soudain combien de filles, en cet instant précis, un 10 février à 16h31, faisaient l'amour dans la petite ville un peu triste. Une, cinq, dix, aucune? Le train repartit, il n'y eut pas de réponse et le voyageur éprouva une très brève mais intense tristesse comme s'il avait laissé échapper la chance unique de résoudre le mystère de toute chose. 
Puis il se rendormit et ce fut tout.

...ou on va tous y passer.

Quel rapport entre une centrale nucléaire qui fuit, une bavure abjecte, excusée ou minorée par des syndicalistes policiers, un candidat à la présidentielle qui est sincèrement (c'est ça le pire) persuadé que l'argent public est à lui et qu'il peut en user comme bon lui semble tout en expliquant qu'il faut que les Français fassent des sacrifices, l'invitation d'une candidate préfasciste en prime time qui est déjà en tête des sondages et le gonflage médiatique d'un candidat néolibéral en plein culte de la personnalité? 
Il est pourtant évident, le rapport: ou on en finit une fois pour toute avec le capitalisme, ou on va tous y passer.

dimanche 5 février 2017

A bouche que veux-tu

Parfois, le monde était merveilleusement cohérent. Le vin ressemblait aux livres, à moins que ce ne fût le contraire. Janvier reprenait des couleurs le temps d'un dimanche et, un jour, le monde ressemblerait enfin à un dimanche.

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 76

"A un tournant de la vie, on s'aperçoit qu'ils sont en train de couler brie ou calendos à force de s'attarder. Que je les reçois cinq sur cinq, Hemingway, Montherlant, consorts, de s'être fait sauter la gueule sur les rives affreuses du Trop-tard."

"C'est beau l'adolescence. Y a que ça d'authentique. C'est juste un moment privilégié de la vie pendant lequel les individus ne sont pas trop débectants. Y a des lambeaux de poésie tortillés autour de leur bitoune. Mais ça ne dure pas très longtemps."

(Galantines de volaille pour dames frivoles)

samedi 4 février 2017

Notre douceur sera impitoyable

Entendons- nous bien. Ce qu'a fait Fillon, le candidat des petits vieux méchants et friqués qui sont à la retraite depuis quinze ou vingt ans, qui veulent que les jeunes en bavent pour continuer à payer leurs pensions et leurs pélerinages à Lourdes entre deux semaines au soleil dans des hôtels all inclusive, est absolument inacceptable et inexcusable. Et disons très clairement que cette sortie de route du Caton de la Sarthe, qui signe le crash de la droite droitisée qui veut le retour de l'Ordre Moral, est une chose douce à mon coeur.
Mais je suis toujours un peu gêné par l'acharnement sur les avantages des politiques ou leurs petites crapuleries alors que les sommes en question demeurent, somme toute, dérisoires si on les compare au formidable hold-up du patronat avec le CICE, par exemple, ou celui du renflouement des banques privées en 2008-2009 qui avaient joué au casino avec notre épargne.
On parle, pour les politiques, de quelques dizaines ou centaines milliers d'euros plus ou moins légalement détournés. Pour les patrons, qui ont pris l'habitude de privatiser les profits mais de socialiser les pertes avec le pognon des contribuables, ça se chiffre par milliards, par dizaines de milliards.
Alors faisons gaffe à un néo-poujadisme qui ne regarde pas plus loin que le bout de son nez.
Un politique qui nous vole, c'est un petit délinquant, mais un petit délinquant élu et parfois réélu.Un politique, que ça nous plaise ou non, il a une légitimité démocratique et c'est nous qui la lui avons donnée.
Un patron comprador du CAC  40 qui s'arrange pour ne pas payer d'impôts en France, lui, il nous a déclaré la guerre et il la gagne d'autant plus facilement que pendant qu'il se livre au pillage, on vérifie si des fois, le maire, il n'aurait pas demandé à un employé municipal d'aller chercher ses gosses à l'école.
Bref, s'il ne reste plus qu'une place dans un camp à régime sévère quand on aura pris le pouvoir, réservons-là à Gattaz. Pour Fillon, aller faire de l'aide aux devoirs dans les quartiers ou torcher les grabataires préfascistes de son électorat dans une maison de retraite, ça suffira. Notre douceur sera impitoyable.
Raquel n'a rien à faire ici sinon nous rappeler que la vraie vie est ailleurs et que le monde est beau;

vendredi 27 janvier 2017

Hippie fait de la résistance

Si les années 1970 gardent aujourd’hui un parfum de paradis perdu, d’utopie « flower power » où toute une jeunesse a pu croire à un futur apaisé et harmonieux, c’est peut-être qu’elles sont vues à travers le prisme d’une illusion rétrospective, puisqu’on ne cesse de les comparer à notre présent si peu aimable. Pourtant, les années 1970 furent aussi des années inquiètes, qui posèrent pour la première fois la question écologique face une planète déjà esquintée. On se souviendra par exemple de la candidature de René Dumont en 1974, mais aussi, de manière plus surprenante, de l’émission télévisée La France défigurée présentée par le très gaulliste Michel Péricard entre 1971 et 1977.

C’est aussi l’époque où la science-fiction commence à oublier les histoires d’extraterrestres pour devenir la chambre de résonance de cette angoisse d’un monde possiblement dévasté par la pollution, la surpopulation, la guerre et, in fine, l’apocalypse nucléaire. Ces thèmes apparaissent dans le roman avec des auteurs comme Ballard, Spinrad ou Brunner chez les Anglo-Saxons, mais aussi Andrevon, Walther ou Curval en France. Le cinéma est également touché avec des films comme Soleil vert, The Omega Man, L’Âge de cristal, pour ne citer que ceux-là. Il n’y avait pas de raison que la bande dessinée, ce neuvième art que l’on disait encore réservé aux enfants, échappe au phénomène et, en changeant de sujet, change aussi de public.

Simon du Fleuve, créé par Claude Auclair, mort en 1990, est emblématique de cette évolution. Ses dix albums réalisés entre 1973 et 1988 sont aujourd’hui réédités par Le Lombard dans une somptueuse intégrale en trois volumes, accompagnée de substantiels dossiers. Les plus anciens d’entre nous revivront le choc provoqué par la découverte en feuilleton dans Le Journal de Tintin du premier volume de la saga, La Ballade de Cheveu-Rouge. Il a d’ailleurs failli signer la fin prématurée du héros. Auclair, à la fois dessinateur et scénariste, fou de lecture, avait rendu dans cette histoire en noir et blanc un hommage à Giono, en s’inspirant de manière pourtant distanciée du Chant du monde. Gallimard prit l’hommage pour un plagiat, obtint des dommages et intérêts, et La Ballade de Cheveu-Rouge ne fut éditée en album que bien plus tard et de manière confidentielle. On pourra retrouver ici l’histoire dans toute sa fraîcheur lustrale. Un vieil homme vient demander à Simon de retrouver son fils disparu. La nature règne en maîtresse partout. Les villes, rares, sont autant de lieux mortifères. L’époque est difficile à préciser, les personnages vivent comme dans l’Antiquité, mais à l’occasion on voit en fond les restes d’un pylône électrique ou d’un barrage, et il arrive qu’on se batte avec des fusils d’assaut. D’une certaine manière, Auclair avait parfaitement saisi l’esprit du Chant du monde qui joue aussi sur cet aspect atemporel et cette souveraineté de la nature.

C’est seulement avec Le Clan des centaures, l’année suivante, qu’Auclair pose les premières pierres d’un univers qui lui est propre. Le sous-titre générique des aventures de Simon sera « Chroniques des temps à venir ». On en apprend un peu plus sur le personnage, fils d’un scientifique ayant œuvré dans une mystérieuse « Cité 3 », qui se révélera dans un album ultérieur être construite sur les ruines de Paris en proie à des bandes de pillards. On y apprend aussi comment on en est arrivé là. En quelques décennies, le monde s’est effondré, des mégalopoles se sont repliées sur elles-mêmes, protégées par des savants qu’elles mettent au service d’un ordre le plus souvent totalitaire. Le père de Simon a été assassiné car il refusait de livrer ses recherches sur un projet sensible. Il ne faut pas oublier qu’Auclair dessine à une époque où Mai 68 n’est pas loin, le premier choc pétrolier encore moins, les tensions entre l’Est et l’Ouest toujours présentes.

Sur cette trame, les albums suivants vont décliner, tantôt de manière lyrique, tantôt de manière épique, l’affrontement entre les cités esclavagistes et les tribus babas cool. Le cœur d’Auclair, pétri de culture libertaire, va évidemment du côté des rebelles et de Simon qui inventent de nouveaux modes de vie. Leur allure est plus ou moins celle des participants à Woodstock et ne déparerait pas dans les ZAD des années 2010. Les thèmes de la saga évoluent cependant au rythme de l’âge des lecteurs. Les préoccupations postapocalyptiques s’éloignent ainsi au profit de récits plus initiatiques, empreints de mythologie celtique et de New Age.

Bien sûr, il y a une certaine naïveté didactique dans les aventures de Simon, un idéalisme que les années 1980, date de parution des derniers albums, auront rendu caduc pour certains. Il s’est même trouvé, à une époque, des auteurs de SF brillants mais au gauchisme pointilleux comme Jean-Pierre Andrevon pour voir dans Simon du Fleuve une exaltation du retour à la terre susceptible de lectures réactionnaires.

Il n’empêche, dans les temps qui sont les nôtres Simon du Fleuve ne plaira pas simplement aux décroissants et aux disciples de Tarnac ou de l’Encyclopédie des nuisances mais aussi tout simplement à votre serviteur qui retrouve le plaisir, comme lorsqu’il avait 12 ans, d’une nuit sous un serpent d’étoiles, avec la silhouette d’Estelle, la compagne de Simon, qui se découpe sur un feu de camp alors qu’on a laissé derrière nous, enfin, les ruines du monde ancien.

Simon du Fleuve, l'intégrale en trois voulumes, éditions du Lombard
(paru dans Causeur Magazine, décembre 2016)

jeudi 26 janvier 2017

Un peu tard dans la saison dans Le Figaro...

...grâce à Benoît Duteurtre que l'on remercie de tout coeur!

Plasticité.

Plasticité hallucinante du libéralo-capitalisme (qui rappelle le Blob pour les amateurs de série B). Wall Streel dépasse les 20 000 points après les premières annonces de Trump. Peu importe qu'il soit homophobe, pro-life, climato-sceptique et raciste. Money is money, my son.  Que ce soit avec la tête en plastique moderne et sympa de Macron ou la trogne au carotène de l'autre fasciste.
Petite parenthèse finale qui ne va pas me valoir que des ami(e)s mais tant pis: certaines ultras du néo-féminisme demandent maintenant l'extradition de Polanski aux USA pour qu'il soit jugé. Vraiment? Vous êtes certaines? 
Je vous rappelle à tout hasard que ce type, qui est à la tête de la première puissance des USA vient de signer une série de décrets anti-avortement entourés de sept milliardaires blancs mâles de plus de cinquante ans. Et que Polanski a commis un acte certes condamnable mais il y a...quarante ans, qu'il est juste un cinéaste qui depuis longtemps se contente de faire des films. Enfin bon, personne ne définira vos priorités à votre place, mais tout de même, il y a d'autres urgences que cette chasse à l'homme quand, je le répète, le président des USA va renvoyer tout un pays, sur le plan des moeurs, au pire des puritanismes. 
Je ne saurai trop vous recommander la lecture de La servante écarlate de Margaret Atwood, par exemple, pour vous faire une idée de ce qui peut advenir en matière de cauchemars pour les femmes et dans lequel Polanski n'aura aucun rôle, mais vraiment aucun...

mercredi 25 janvier 2017

dans un transport sincère

"À peine entrée dans ma chambre, elle sautait sur le lit et quelquefois définissait mon genre d’intelligence, jurait dans un transport sincère qu’elle aimerait mieux mourir que de me quitter : c’était les jours où je m’étais rasé avant de la faire venir."
La Prisonnière

mardi 24 janvier 2017

La traduction allemande est arrivée...

...bientôt de nouvelles aventures Outre-Rhin!

déjà en deux ou trois éditions


J'ai eu soudain besoin
en ce jour de brouillard
qui sentait le loup des légendes
et l'essence brûlée des moteurs
de gros livres de poche tout neufs
des classiques épais que j'avais
déjà en deux ou trois éditions
Mais je les voulais frais intacts
souples c'était plus que du besoin
plutôt un désir de ceux qui
assèchent la bouche créent
un vide au creux des paumes
celui des hanches qui ont fui
nos caresses nos prises tièdes
J'ai eu soudain besoin de martin
eden et de david copperfield de
vingt ans après et du côté de
guermantes du lys dans la vallée
des illusions perdues de que
ma joie demeure et pour finir
d'aurélien et de rêveuse bourgeoisie
Je ne sais pas pourquoi ce désir
dans le brouillard avec le fantôme
des loups et des voitures
un désir de neuf peut-être
pour des retrouvailles de celles
où on offre un nouveau foulard 
à une vieille maîtresse
-j'ai aussi pris dans le paquet
une vieille maîtresse- ou bien
plus simplement l'idée que ce serait
là comme un nouvel à valoir
sur le temps des plages
quand j'aurai enfin tout le loisir
de laisser le sable
et le sel les abîmer un peu
le soleil de faire passer les
couleurs des couvertures
alors que je bronzerai
en douceur dans les criques
solitaires de mon temps libéré
et que chaque grain de sable 
entre les pages sera le souvenir
d'une sieste heureuse
où les personnages auront
continué à vivre d'une vie à eux
dans mon sommeil au soleil
loin des loups du brouillard
et de l'essence brûlée.
©jeromeleroy 1/17

lundi 23 janvier 2017

...ni de force pour aimer

"Mais ces retours du désir nous forcent à réfléchir que, si on voulait retrouver ces jeunes filles-là avec le même plaisir, il faudrait revenir aussi à l’année, qui a été suivie depuis de dix autres pendant lesquelles la jeune fille s’est fanée. On peut quelquefois retrouver un être, mais non abolir le temps. Tout cela jusqu’au jour imprévu et triste comme une nuit d’hiver, où on ne cherche plus cette jeune fille-là, ni aucune autre, où trouver vous effraierait même. Car on ne se sent plus assez d’attraits pour plaire, ni de force pour aimer. Non pas, bien entendu, qu’on soit, au sens propre du mot, impuissant. Et quant à aimer, on aimerait plus que jamais. Mais on sent que c’est une trop grande entreprise pour le peu de forces qu’on garde. Le repos éternel a déjà mis des intervalles où l’on ne peut sortir, ni parler".

samedi 21 janvier 2017

Lâchez les tigres affamés de la révolution heureuse.

Lire Biga plutôt qu'écouter les infos politiques parce que la seule vraie info politique, c'est Biga. Daniel Biga.
 

vendredi 20 janvier 2017

Un peu tard dans la saison à L'humeur vagabonde.

La librairie avait un nom évidemment prédestiné...

Un peu tard dans la saison a les honneurs de La Croix

On pourra lire le magnifique portrait que nous consacre Jean-Claude Raspiengeas et la critique du roman en cliquant ici et . Un très grande merci!

mardi 17 janvier 2017

Coup de coeur chic pour Un peu tard dans la saison

à la libraire Delamain...


Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 75

"Qui aujourd'hui peut savoir où c'était? Les menteurs contrôlaient les verrous."
Norman Mailer, Les armées de la nuit.

Gérard Guégan a aimé Un peu tard dans la saison

Quand c'est un écrivain que vous lisez depuis que vous avez vingt ans et dont tous les livres ou presque sont dans votre bibliothèque et y sont Pour Toujours, on dira simplement que le bonheur est redoublé. Merci, Gérard Guégan.


lundi 16 janvier 2017

Dieu existe et il est anarcho-autonome.

Donc, la justice a enfin dit qu'il n'y avait pas de terroristes à Tarnac et, cerises sur le gâteau, Alain Bauer qui est à la criminologie ce que Robert Parker est au vin naturel, sinistre inspirateur d'une des manips les plus foireuses de la Vème, est actuellement perquisitionné dans une affaire d'abus de bien sociaux. J'ai mis cerises au pluriel, parce qu'il ne faut pas oublier que Squarcini, le chef de l'antiterrorisme de l'époque est pour sa part, mis en examen pour "trafic d'influences" et "détournement de fonds" suite à sa reconversion dans le privé. Je ne vois qu'une seule explication, Dieu existe et il est anarcho-autonome.
(Sur la photographie, on voit très nettement Alain Bauer, Bernard Squarcini et le juge Fragnoli dans une automobile à essence lors de leurs investigations limousines pour trouver l'ennemi intérieur en novembre 1908.)

Un peu tard dans la saison sur le Net du ouiquènde






Un peu tard dans la saison: merci à la librairie Charybde






dimanche 15 janvier 2017

Au marqueur bleu sur le boitier


-Vous vous rendez compte, les gars ? Je n’ai pas revu Norah Jones depuis My Blueberry nights ! dit Charlie. Ca va faire plus de dix ans. Je me demande ce qu’elle a pu devenir.
On ne savait pas trop si Charlie plaisantait ou si vraiment il avait rencontré Norah Jones. Avec lui…
Mais on n’a pas ri, ni souri. On n’a même pas cherché à savoir la vérité. On s’est tous souvenus d’époques où des filles nous faisaient écouter Norah Jones l’après midi après l’amour et puis, les jours suivants, nous donnaient un CD recopié avec le nom de Norah Jones écrit au marqueur bleu sur le boitier. C'était bien.

-Dans My Blueberry nigths, elle saignait du nez, Norah Jones, non ? a demandé Charlie, comme si ça ne suffisait pas.

samedi 14 janvier 2017

Certains d'entre nous avaient senti ça, aussi.


-C’est fou ce que j’aurais aimé, vers huit heures du soir, sentir l’odeur du gel douche et de l’après soleil que les filles laissaient derrière elles, dans les petites rues de Parikia, dit Charlie.
Nous regardions Charlie qui n’était plus avec nous mais nous aurions bien voulu être avec lui. Certains d’entre nous avaient senti ça, aussi. Dans les villages cycladiques ou sur les passeggiate des stations balnéaires italiennes.
Autour du fauteuil club de Charlie qui avait, comme c'était de plus en plus fréquent, son regard perdu, soudain, il y eut des filles avec des gouttes d’eau qui rebondissaient sur leurs épaules et d'autres qui tordaient leurs cheveux devant un miroir sur un mur blanchi à la chaux.
Nous  espérions que Charlie les voyait aussi. Après tout, tout ça, c’était sa faute.


©jeromeleroy 1/17

vendredi 13 janvier 2017

Ce qu'on aurait pu imaginer


-On pourrait imaginer que…dit Charlie.
La matinée avait été belle. Maintenant, ça se couvrait. Un verre nous aurait fait du bien, histoire d’aborder l’après-midi calmement, sans trop d’angoisse. Mais il n’y avait plus rien à boire. On ne trouva même pas un fond de whiskey.
Nous attendions la suite. On se souvenait du soleil récent comme d’une grâce. Charlie restait là, la bouche ouverte, et on ne sut jamais ce qu’on aurait pu imaginer. 

©jeromeleroy 1/2017

jeudi 12 janvier 2017

Ce que ça donnerait au printemps



-C’est vertigineux, tout de même ! dit Charlie, contemplant l’étendue de sa solitude.
Il était vrai que, l’air de rien, en quelques jours, elle avait gagné en superficie de manière inquiétante. Elle arrivait maintenant jusqu’à la porte du bureau. Ce qui angoissait le plus Charlie, cependant, c’était le balcon déjà recouvert de bulbes, de cosses ou de bogues d’origine douteuse. Allez savoir ce que ça  donnerait au printemps.

©jeromeleroy 1/2017

Un peu tard dans la saison: merci au Point


Un peu tard dans la saison: save the date!



Dans une semaine, le jeudi 19 janvier à partir de 19H, une rencontre aura lieu à la librairie parisienne L'humeur vagabonde pour parler d'Un peu tard dans la saison. (44 rue du Poteau, 75018 Paris). On vous y attendra avec plaisir.

mercredi 11 janvier 2017

Sa petite idée


-Je crois que ça ne m'intéresse plus, en fait! dit Charlie avant de tirer.
Et personne, dans le salon, devant son cadavre, ne put dire de quoi il parlait au juste même si tout le monde avait sa petite idée.

©jérôme leroy 1/2017